Bonjour Khadija. Pour commencer, pouvez-vous nous dire qui vous êtes et comment vous définiriez votre rôle aujourd'hui ?
Khadija Aaba : Je m'appelle Khadija Aaba. Je suis la fondatrice de L'Artisane Shop, du Sandaga et de Saga. On me qualifie parfois d'icône de la mode, mais j'assume davantage le titre de « Gardienne de la culture ». Mon parcours est atypique : je suis juriste de formation, mais je me rends là où l'art et la culture m'appellent. Pour moi, la mode est un médium pour préserver nos traditions et donner un sens à ce que nous portons, pour nous-mêmes et pour les générations futures. Ce que je fais s'apparente à du lifestyle car cela touche à tout : ce que l'on voit, entend et mange.
Votre projet « L’Artisane » est né de manière assez inattendue. Pouvez-vous nous raconter ce déclic ?
Khadija Aaba : C'est né d'un shooting « cool et fun » avec une amie, où je portais les boubous de mon grand-père qui étaient dans mon dressing. À l'époque, mes cousines se moquaient de mon style, mais après avoir posté les photos sur Instagram, j'ai reçu des commandes pour des pièces qui n'existaient même pas encore. J'ai été frappée par le fait que des gens attendent que je porte ces vêtements pour qu'ils s'intéressent à leur propre identité. J'utilise désormais la mode pour protester et faire passer des messages. Par exemple, j'ai réalisé une installation à l'aéroport face au comptoir Air France avec des sacs « Tati » (ou Ghana Must Go bags) pour contester l'interdiction de ces bagages qui symbolisent pourtant le voyage africain.


Vous parlez souvent d'une « gifle culturelle » reçue lors de vos études à Paris. En quoi cela a-t-il changé votre vision du luxe ?
Khadija Aaba : Lors de mon MBA en Luxury Brand Management, j'ai compris que le luxe en France est défini par le « fait main » et le temps passé. J'étais révoltée car, au Sénégal, on ne nous a jamais dit qu'un pagne tissé main ou une broderie artisanale était du luxe ; au contraire, c'était souvent dévalorisé. J'ai aussi découvert avec colère que le Wax est hollandais. Cela m'a poussée à m'intéresser au véritable luxe africain. Aujourd'hui, je refuse la facilité industrielle. Je préfère que mon packaging soit coupé à Rufisque et assemblé localement, même si cela demande l'intervention de cinq personnes et coûte plus cher que de commander en Chine. Le luxe, c'est le temps et l'humain, pas le profit immédiat.

Le nom « Le Sandaga » pour votre boutique n'est pas anodin non plus. Quelle est l'histoire derrière ce lieu ?
Khadija Aaba : J'ai appelé la boutique ainsi après la destruction du marché Sandaga original. Je voulais garder l'âme de ce lieu, comme on donne le nom d'un ancêtre à un enfant pour qu'il en hérite les traits. C'est un marché épicurien où l'on trouve de tout : de la nourriture, des vêtements, du neuf et de l'ancien. C'est un espace de vie où les gens viennent parfois simplement discuter ou changer leur bébé.



Au-delà des objets, vous semblez attachée à la notion de transmission et de mémoire. Comment cela se manifeste-t-il dans votre travail ?
Khadija Aaba : Tout est une question de mémoire émotionnelle. Par exemple, pour ma boutique, j'ai fait reproduire les carreaux de ciment que l'on trouvait chez ma grand-mère dans les années 40, car ils n'existaient plus. Une cliente a même eu les larmes aux yeux en les voyant, car cela a débloqué un souvenir chez elle. Cette transmission passe aussi par des moments comme le « Yendou » (passer la journée ensemble) au Sénégal. Ce ne sont pas juste des repas ; ce sont des moments de partage où l'on reçoit des conseils et où l'on transmet une culture de l'hospitalité, de la vaisselle à la manière de s'habiller. Même un simple pot de pickles devient un « pot d'amour » quand on se rappelle l'avoir préparé avec sa mère. C'est cet art de vivre que je veux préserver.
Crédits photos : L' Artisane shop

SUNU LUXURY
Sunu Luxury est un média lifestyle et haut de gamme
ancré au Sénégal et en Afrique.
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